Tout est neuf : l'état-major, le siège, les priorités. A peine arrivé aux manettes de Casa, Jean-Paul Chifflet le recentre sur des métiers plus proches du terrain, du réseau, de l'économie réelle. C'était le poisson d'avril qui circulait dans les couloirs de Casa : la direction aurait décidé d'affréter un hélibus entre l'immeuble du boulevard Pasteur, à Paris, et Montrouge (Hauts-de-Seine) pour permettre aux employés de visiter leur futur siège ! Plus sérieusement, c'est à partir d'octobre que tous les salariés du holding vont intégrer les 40 000 mètres carrés actuellement en rénovation sur les anciens terrains des usines Schlumberger. Un site paysager où les petits immeubles alterneront avec des jardins, des espaces verts et des pièces d'eau. Et une première étape, puisque la surface totale constructible du campus représente 150 000 mètres carrés. En outre, Casa pourra gagner, s'il reprend les locaux d'Areva, 50 000 mètres carrés en plus, pour d'autres filiales. Le nouveau directeur général s'est battu pour ce changement de décor si symbolique : en décembre dernier, Jean-Paul Chifflet était en lice face à Thierry Breton, l'ex-ministre de l'Economie, aujourd'hui patron d'Atos. Il n'a eu que vingt-quatre heures pour lever son option et faire la meilleure offre. Au grand dam de Breton ! Tout un symbole. D'ici à la fin de l'année, l'état-major de Crédit agricole SA (Casa) - le holding qui chapeaute l'ensemble des métiers de la banque verte - aura quitté son orgueilleuse tour près de la gare Montparnasse à Paris pour un tout nouveau siège à Montrouge (Hauts-de-Seine). Une migration de la trépidante Rive gauche vers un « campus » de l'autre côté du périphérique, peuplé de petites bâtisses et d'espaces verts (lire page 54). Changement de décor, et d'esprit : à terme, la quasi-totalité des salariés du holding, jusque-là dispersés, se retrouvera sur ce site. Un signal fort, et la première décision importante de Jean-Paul Chifflet, directeur général et patron opérationnel de Casa depuis mars 2010 : « Ce changement de décor est une opportunité d'améliorer les relations entre les équipes, la transversalité, et de gagner en efficacité, explique-t-il. Les filiales vont garder leur statut, mais doivent être conscientes qu'elles appartiennent à une même famille. »
Un nouveau patron offensif Son premier discours à l'attention des troupes, sous forme de vidéo, le nouveau boss l'a d'ailleurs enregistré sur le chantier de Montrouge. Comme pour mieux imprimer sa marque. A première vue, Jean-Paul Chifflet, 60 ans, a un profil ultraclassique au regard des dirigeants historiques de cet immense navire aux 39 caisses régionales, aux 6 millions de sociétaires et aux 160 000 salariés. Un homme du sérail et un parfait inconnu du grand public. Ex-directeur général de la Caisse Centre-Est, entré à 24 ans au Crédit agricole comme animateur commercial, il a gravi tous les échelons de l'univers mutualiste. Un pur produit maison donc. Silhouette sportive, visage taillé à la serpe, grand amateur de Harley-Davidson et vigneron à ses heures, Chifflet est toutefois aux antipodes de son prédécesseur, le « prof » Georges Pauget, ce docteur en économie tout en rondeurs et en réserve. De son propre aveu, ce fan et joueur de rugby - troisième ligne centre, dossard numéro huit - ne craint pas la castagne. A condition, dit-il, de garder l'esprit d'équipe. Le 19 mai, après l'assemblée générale du holding, Jean-Paul Chifflet formera d'ailleurs un nouveau tandem avec Jean-Marie Sander, qui succédera à René Carron à la présidence de Casa - un fauteuil plus « politique » au regard des caisses régionales. Cet exploitant agricole, autre sexagénaire issu du réseau mutualiste, et Jean-Paul Chifflet se retrouvent à la tête d'un groupe qui, avec près de 70 milliards d'euros de fonds propres, et malgré la crise, fait encore partie du Top-10 des banques mondiales.
Un groupe globalisé trop vite Le nouveau directeur n'a pas attendu l'adoubement du président pour agir. En dix ans, la banque verte a considérablement évolué. Alors que, pendant plus d'un siècle, le socle du groupe, en termes de culture comme de métiers, a toujours été ancré dans le terroir, la mondialisation l'a obligé à s'adapter sans cesse. D'abord, en rachetant, à la fin des années 1990, Indosuez, l'ex-banque de financement et d'investissement de Suez. Puis, en acceptant la cotation en Bourse de Casa, son holding central. Enfin, en récupérant le Crédit lyonnais (LCL) en 2002. Conséquence de ces chambardements : en à peine une décennie, les effectifs de Casa ont été multipliés par huit, tandis que l'éventail des activités ne cessait de s'étendre, de l'assurance (Prédica et Pacifica), au crédit à la consommation (Sofinco et Finaref), en passant par la gestion d'actifs (Amundi), ou la banque de financement et d'investissement (BFI) via Calyon... Mais plus le holding gagnait en puissance, plus la maison perdait de son âme, et les barons locaux de leur pouvoir de contrôle. Si les caisses régionales, avec 55 % du capital de Casa, en ont toujours été l'actionnaire majoritaire, leurs patrons ont longtemps craint, non sans raison, d'être marginalisés. Lorsque, fin 2007, la crise financière s'est abattue sur les banques, ils ont découvert avec stupeur que Calyon avait sérieusement dérapé. Certes, moins que Natixis, la filiale des Caisses d'épargne et des Banques populaires. Mais tout de même. Entre les pertes de la filiale grecque Emporiki et celles essuyées sur les marchés financiers, « l'addition a effacé un an et demi de résultats », déplore Jean-Paul Chifflet. Fin 2009, Casa affichait 1, 12 milliard d'euros de profits : quatre fois moins qu'en 2007 ! Du jamais-vu au Crédit agricole. Mi2008, le groupe a même dû procéder à une augmentation de capital de près de 6 milliards d'euros. Toutes les caisses puiseront dans leurs réserves pour y participer. Mais les dirigeants de Casa vont recevoir un sacré retour de bâton. C'est le moment que choisit Jean-Paul Chifflet, alors secrétaire général de la Fédération nationale du crédit agricole (FNCA) - le parlement des représentants des caisses régionales - pour passer à l'attaque. Et se poser d'emblée en chef de file de l'opposition. A Nice, en octobre 2008, à l'issue du congrès de la Fédération, il siffle la fin de partie aux dirigeants d'alors, Georges Pauget et René Carron : « La communication financière nous a réduits à un élément de ce qu'on appelle le «retail», la banque de détail, dénonce-t-il dans son discours de clôture. Mais nous sommes bien plus qu'un simple élément de la communication financière. » Traduisez : les caisses régionales restent le poumon et le coeur du Crédit agricole. Et c'est à elles de reprendre la main. Dans l'immense auditorium du Palais des Congrès, les centaines de présidents de caisses locales et régionales boivent du petit-lait. Un an plus tard, sans états d'âme, ils propulseront leur héros à la tête du groupe. Officiellement aux manettes depuis le 1er mars 2010, le nouvel homme fort de Casa a aussitôt bouleversé l'état-major. « J'ai estimé que nous aurions du mal à former une vraie équipe avec les membres de celle qui était en place par gros temps », se justifie-t-il aujourd'hui sans sourciller. Exit Pauget, donc, de facto, mais aussi les directeurs généraux délégués, Jean-Frédéric de Leusse, Jacques Lenormand et Bernard Mary. Ils ont été remplacés par Bruno de Laage et Michel Mathieu, deux patrons de caisses locales, et Jean-Yves Hocher, seul rescapé de l'ancienne équipe, qui dirige désormais le pôle des métiers spécialisés. A eux trois, ces hommes cumulent plus de quatre-vingts ans de mutualisme sur le terrain ! Reprise en main de la base, donc, côté management, mais aussi montée de certains proches, tel Pierre Cambefort, ex-adjoint de Chifflet à la Caisse Centre-Est, nommé numéro deux de la BFI. Ou encore Joseph d'Auzay, ancien directeur général de la FNCA, devenu secrétaire général de Casa. Il est chargé, entre autres, de gérer les liens - délicats ? - entre Jean-Paul Chifflet, l'opérationnel, et Jean-Marie Sander, le président. Deux personnalités qu'Auzay connaît bien pour les avoir longuement pratiquées au sein de la Fédération.
Fin des activités « casino » Fort de cette équipe, Chifflet en profite pour recentrer la stratégie. Mot d'ordre : retour aux sources, sur des métiers plus proches du terrain, du réseau, et surtout de l'économie réelle. Car les dirigeants locaux n'ont jamais digéré les pertes de Calyon. « Découvrir que des millions d'euros se sont évaporés à cause dessubprimes et de la spéculation des traders a été intolérable, s'est insurgé fin mars, lors de l'assemblée générale, un sociétaire de la caisse d'Orchies, bourgade près de Lille. Il nous a fallu des mois, voire des années de travail pour accumuler des sommes équivalentes. » Jean-Paul Chifflet non plus ne décolère pas. Pour cet obsédé de la réduction des coûts qui, à l'époque de la Caisse Centre-Est, ne rêvait que d'améliorer son coefficient d'exploitation, il est plus que temps d'en finir avec les activités « casino ». De la BFI, il attend désormais une rentabilité de l'ordre de 10 %, générée par des activités de financement au service des clients, et non par la spéculation. A l'avenir surtout, le gros des investissements sera orienté en priorité vers la banque de détail. « Les difficultés de Calyon sur les marchés des dérivés ont créé l'opportunité de remettre à plat l'organisation de ces métiers, mais aussi du modèle de BFI », constate le directeur général. Elles ont aussi eu des répercussions sur la marque. Alors - pour mieux tourner la page ? - Jean-Paul Chifflet continue à travailler l'image de la banque. Utile en interne comme en externe. Un changement d'identité est en cours, avec la mise en place d'une marque ombrelle « Crédit agricole » pour décliner le nom de chaque filiale, à l'exception de la gestion d'actifs, une filiale commune avec la Société générale. Ainsi, depuis le début de l'année, Calyon, la filiale de financement et d'investissement du groupe, est devenue Crédit agricole CIB, et les pôles de crédit à la consommation Sofinco-Finaref s'appellent Crédit agricole Consumer Finance. Dans le même temps, Casa, littéralement, se « met au vert » côté campus, mais aussi en matière de développement durable. Capitalisant sur l'ADN historique de sa marque de banque verte, le groupe va étendre ses compétences dans le green banking : financement de projets responsables, gestion d'actifs engagée, soutien financier aux énergies renouvelables... Pour se faire épauler en la matière, il a signé au début de l'année un partenariat stratégique avec le fonds mondial pour la nature WWF. Pas de doute, au Crédit agricole, une nouvelle page s'écrit. A compter de cet automne, pour la troisième fois en vingt ans, la banque verte engagera une réflexion sur les grandes orientations du groupe à l'horizon de 2020. Officiellement à l'ordre du jour, après la banque universelle en 1990 et la cotation en Bourse en 2000 : « le cap sur une croissance responsable », indique Jean-Paul Chifflet. Le retour, en somme, du « bon sens près de chez vous ».
Source : Challenge, Sylvie Hattemer-Lefèvre, 29/04/2010 |